List
Pour éviter des changements climatiques dangereux, nos sociétés doivent opérer une transition énergétique sans précédent. Le chantier requerra un investissement de l’ordre de 359 billions US$ (ou encore 359 millions de millions US$) d’ici 2050 et toutes les sphères de l’activité humaine devront être réformées pour rendre l’économie mondiale carboneutre. Souvent ignorée, l’agriculture est pourtant un secteur dont les répercussions environnementales sont énormes et dont les implications sociales sont fondamentales. L’adoption à grande échelle des pratiques de l’agriculture écologique pourrait contribuer à la réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES), à capturer le carbone atmosphérique à faible coût et à améliorer la résilience de nos sociétés aux changements climatiques.
Par rapport à 1961, l’agriculture industrielle utilise aujourd’hui 68% moins de surface pour produire une quantité équivalente de nourriture. Cet exploit hérité de la Révolution verte a néanmoins un coût élevé. Trois grands enjeux sont à retenir. Premièrement, l’agriculture industrielle a pour moteur les énergies fossiles. Elles sont principalement utilisées pour la production de fertilisants de synthèse, l’opération de machinerie, le transport et l’irrigation. Cet apport massif d’énergie permet d’augmenter la taille moyenne des fermes et de diminuer la main-d’oeuvre agricole totale tout en augmentant les rendements. Mais en inversant le rapport de l’énergie investie et de l’énergie produite, il subvertit la logique fondamentale de la production alimentaire historique. Dans le long cours de l’histoire humaine l’agriculture a été choisie pour assurer notre alimentation parce qu’elle avait un rendement énergétique positif : l’énergie métabolique (humaine et animale) investie dans la production alimentaire produisait un rendement net positif sous forme de denrées alimentaires. Elle produisait un surplus énergétique. Le recours à l’énergie fossile a toutefois changé la donne. Les meilleures estimations montrent que l’agriculture industrielle américaine nécessite actuellement 20 unités d’énergie pour produire une seule unité d’énergie alimentaire.
Deuxièmement, l’agriculture industrielle repose sur un modèle linéaire de la production alimentaire. À chaque année, les mêmes opérations sont répétées : des semis sont mis en terre après les labours, et les fruits de la saison végétative sont récoltés lorsqu’ils sont à maturité. Ce système annuel de plantation et de récolte ne permet pas au sol de développer une structure et une composition optimales pour la croissance des plantes. Il faut donc travailler le sol avant chaque semis pour permettre aux radicelles de prendre en terre. Or la pratique du labours cause l’érosion des sols de surface (top soil). D’une grande richesse organique, cette fine couche est le substrat indispensable de la vie végétale. Sans sol, l’agriculture n’est tout simplement pas possible. À travers le monde, la perte de sols arables progresse à un tel rythme que les experts prévoient un brusque déclin de la production agricole d’ici la fin du siècle (peak soil).
Troisièmement, l’agriculture industrielle doit produire une quantité de nourriture toujours plus grande, en réponse à la croissance démographique. En raison de l’érosion des sols, il faut chaque année mettre quatre millions d’hectares de terres nouvelles en production. Or pour aménager ces nouvelles terres des habitats naturels sont détruits. En dernière analyse, la grande productivité de l’agriculture conventielle a pour coût la destruction des conditions de possibilité de l’agriculture. Plus de 2 milliards d’hectares de terres autrefois cultivées sont aujourd’hui à l’abandon pour cause de faible productivité, un témoignage probant des effets de l’agriculture conventionnelle. La remise en culture de ces surfaces permettrait d’éviter la destruction des habitats naturels, mais les pratiques conventionnelles ne peuvent y parvenir.
Heureusement, il existe des alternatives à l’agriculture industrielle. La plus prometteuse de ces alternatives est l’agriculture écologique (ecological farming), qui vise à développer un système de domestication des plantes et des animaux réellement soutenable, qui bénéficie sur le long terme à l’environnement comme aux sociétés humaines. Elle se distingue avantageusement de l’agriculture biologique (organic farming), dont l’objectif premier est l’élimination des pesticides et engrais chimiques de la production alimentaire. L’agriculture écologique est associée aux concepts de permaculture, d’agriculture naturelle et d’agro-foresterie. L’agriculture écologique vise trois objectifs important.
Premièrement, elle a pour but de créer – et de régénérer – des écosystèmes agricoles, qui sont des systèmes d’interdépendance et d’équilibre entre le vivant et le non-vivant. Les relations écologiques complexes favorisent la résistance aux maladies, la biodiversité et la productivité des systèmes agricoles. L’agriculture écologique adopte notamment des pratiques qui visent à restaurer le sol de surface et à favoriser sa formation par l’accumulation et la dégradation de matière organique. En améliorant la productivité des systèmes agricoles, l’agriculture écologique tend vers le rétablissement de la production énergétique nette, et est à ce titre susceptible de réduire les émissions mondiales de GES. En régénérant les écosystèmes agricoles, elle permet de lutter contre la désertification et elle stimule la capture à très faible coût du carbone atmosphérique (moins de 100 dollars par hectare), ralentissant ainsi le réchauffement climatique.
Deuxièmement, l’agriculture écologique vise à améliorer la résilience des systèmes agricoles. Pour ce faire, elle abandonne la monoculture linéaire annuelle et adopte plutôt la polyculture cyclique permanente, qui inclut notamment la plantation de forêts nourricières (food forests), l’aménagement de terrasses et la gestion optimale de l’ensoleillement. Le design systémique des écosystèmes agricoles améliore la résistance des cultures aux variations météorologiques, aux invasions d’insectes nuisibles et aux maladies fongiques. Le principe fondamental consiste à imiter et à amplifier les mécanismes naturels de production de biomasse, de recyclage des déchets et de conservation de l’énergie. L’amélioration de la résilience des systèmes agricoles se traduit par une résilience accrue des entreprises agricoles et par une plus grande sécurité alimentaire au plan collectif, qui participent toutes deux à notre adaptation aux changements climatiques.
Troisièmement, l’agriculture écologique vise à diminuer l’empreinte écologique du secteur agricole. En favorisant l’élevage sur pâturage et en abandonnant le fourrage de céréales, les élevages sont susceptibles de générer moins de méthane. La motorisation est également réduite au strict minimum, de manière à ne pas compacter les sols et à émettre un minimium de GES. Le création d’aménagements agricoles permanents permet aussi d’enrichir les habitats naturels plutôt que de les appauvrir. En ralentissant l’écoulement des eaux, les aménagements agro-écologiques favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol, ce qui élimine le plus souvent le besoin d’irrigation, améliore la résistance aux sécheresses et rend les sols plus fertiles.
Contrairement à la croyance répandue, l’agriculture écologique n’a pas une productivité moindre que l’agriculture conventionnelle. Leurs productivités sont différentes. Alors que l’agriculture industrielle vise à maximiser la production par rapport à la main-d’oeuvre, à grands renforts de machinerie et d’énergie fossile, l’agriculture écologique a pour objectif d’atteindre une production optimale par rapport à la superficie aménagée. L’agriculture écologique vise ainsi un optimum, c’est-à-dire un équilibre entre plusieurs objectifs. Au nombre de ces objectifs on compte bien entendu la productivité alimentaire, mais également la réduction maximale des intrants — et notamment les énergies fossiles —, la protection des habitats, la formation de sol, la maximisation de la production de biomasse, etc.
Faire de l’agriculture écologique le modèle dominant du XXIe siècle requiert ainsi de mettre fin aux immenses exploitations agricoles qui n’emploient qu’une poignée de personnes. L’agriculture écologique suppose une connaissance intime des particularités des climats, des sols, des topographies et des écosystèmes, et c’est pourquoi elle se pratique à petite échelle. Il faut donc repenser la place des agriculteurs dans la division sociale du travail actuelle et préparer le retour des paysans. Or, pour que les jeunes et les moins jeunes aient envie de faire de l’agriculture leur métier, nos sociétés doivent revaloriser ce travail. Ce qui commence au plan de la réglementation, en cassant les monopoles agricoles qui font obstacle à l’agriculture paysanne, et au plan des subventions, des politiques d’achats et autres leviers qui peuvent favoriser le remplacement de l’agriculture industrielle. Car aujourd’hui au Québec, vivre de l’agriculture écologique est impossible.
Dans la conjoncture climatique actuelle, l’agriculture écologique est une solution à plusieurs problèmes. L’échéance du budget carbone se rapprochant, les combustibles fossiles deviendront de plus en plus cher à mesure que leur utilisation sera taxée. La transition vers une agriculture écologique à petite échelle, localisée, adaptée aux particularités des climats, des sols, des topographies et des écosystèmes améliorerait l’adaptation climatique des systèmes de production alimentaire. Une telle réforme nécessite néanmoins des changements importants en matière de réglementation, de mise en marché et de consommation. Elle suppose également le retour des exploitations agricoles à petite échelle, et le développement puis la généralisation d’une filière agricole paysanne. Requérant de grands espaces et un travail en bonne partie non-motorisé, l’agriculture écologique risquer de causer l’augmentation du prix des denrées. Mais il s’agit en dernière analyse d’un faible coût à payer pour diminuer les émissions de GES, séquestrer le carbone atmosphérique, améliorer notre sécurité alimentaire, protéger les habitats naturels, restaurer les sols appauvris, lutter contre l’érosion et la désertification et améliorer notre adaptation au réchauffement climatique.

 

 

Simon Guertin-Armstrong

Candidat au doctorat, Science politique

Université de Montréal, Canada

 

 

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

  Posts

January 5th, 2016

Finalement, un bon accord ?

Au long de l’année qui a séparé les COP 20 et 21, la présidence française l’a maintes fois répété, l’accord […]

January 5th, 2016

À t-on revu les ambitions de Paris à la baisse?

3 degrés. 3 degrés d’augmentation de la température globale d’ici la fin du siècle sur les niveaux préindustriels. C’est le […]

December 15th, 2015

Commentaire expert : L’agriculture écologique, une stratégie incontournable de la lutte contre les changements climatiques dangereux

Pour éviter des changements climatiques dangereux, nos sociétés doivent opérer une transition énergétique sans précédent. Le chantier requerra un investissement […]

December 12th, 2015

La tarification du carbone à la CdP 21

Depuis le début de la Conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques à Paris […]

December 10th, 2015

Consensus à la COP21 ?

Les différentes conférences présentées lors de la Conférence de Paris montrent un consensus, entre les besoins des secteurs financiers, politiques […]

December 10th, 2015

L’appel à l’intégration du genre dans la lutte au changement climatique

D’après le GIEC[1], le réchauffement de la planète est indéniable et certains de ses effets déjà irrévocables, notamment l’intensification des […]

December 10th, 2015

Commentaire d’expert : Protection des forêts et bénéfices pour le climat : les défis de la quantification

La forêt contribue-t-elle aux émissions de carbone ? La forêt absorbe le CO2 de l’atmosphère par la photosynthèse et stocke […]

December 9th, 2015

Réduire les émissions par la protection de nos forêts

Quelle est la place pour la forêt dans les négociations ? Ce lundi, les ministres et délégués des États parties […]

December 8th, 2015

Un traité légalement contraignant ?

Cette première semaine de négociations à Paris se termine sur une note positive. Bien qu’il reste un certain chemin à […]

December 7th, 2015

« Loss and Damage » : un concept clé des négociations à Paris

Qu’est-ce que c’est ? Le texte qui sera adopté à Paris aura un impact crucial sur certains pays. C’est le cas […]